Le véritable Luxe : L’alliance du geste, du temps et de la pensée

Rencontre avec Hugues Desserme, bombeur de verre, à qui Jean-Baptiste Sibertin-Blanc a confié la fabrication des trophées des Talents du Luxe et de la Création 2026.

Jean-Baptiste Sibertin-Blanc qui a désigné les trophées des Talents du Luxe et de la Création 2026, a souhaité vous en confier la fabrication parce que vous êtes un des rares artisans à maitriser la technique du bombage du verre. Pourriez-vous nous présenter votre savoir-faire ? Pourquoi cette technique est-elle désormais rare et en voie de disparition ?

Le bombage de verre consiste à créer une forme incurvée spécifique à partir d’une feuille de verre à plat chauffée et déposée sur un moule spécialement créé, dans un four à une température allant de 550 à 700°. Vient ensuite un travail de découpe et de finition du verre en fonction de la commande.

Le principe semble donc simple, pour autant il n’y a pas plus ingrat que le verre ! En effet que cela soit la chaleur, la pression atmosphérique, la nature du gaz ou du verre, nombreux sont les paramètres à influer sur la réaction au bombage du verre. Or tant les mélange de gaz depuis la guerre en Ukraine que les matériaux avec un recyclage qui avoisine les 80%, ont changé, induisant de nouvelles réactions lors du bombage du verre qui ne doit altérer ni la surface, ni l’épaisseur et conserver l’intégralité moléculaire du matériau.

Ce savoir-faire est, comme d’autres savoir-faire artisanaux, en voie de disparition car la majorité des petits ateliers ont fermé au cours de la seconde moitié du 20ème siècle. Le métier s’est « déshumanisé » au profit de son industrialisation.

Pour autant seuls les Ateliers de notre taille ont la capacité de réaliser une pièce unique sur-mesure, ce que ne peut pas faire une usine qui travaille sur des grandes séries.

Ce qui est toujours surprenant, c’est de constater que nous ne sommes plus en capacité aujourd’hui de retrouver certains savoir-faire qui ont disparu avec les artisans. L’histoire des Egyptiens à nos jours le démontre. Regardez le polissage intérieur de vases égyptiens que nous ne savons plus faire. Autre exemple, début du 20ème siècle, des archives de l’Atelier Lamberts en Allemagne témoignent de soufflage de tube de 3 mètres de long sur 30 à 50 cm de diamètres, par des femmes. Réalisation aujourd’hui impensable ! On le voit aussi lorsque nous devons restaurer des objets anciens. Nous demeurons face à des mystères de fabrication que les anciens ont emporté avec eux et que nos esprits actuels ne savent plus résoudre… et ce malgré le support de l’intelligence technologique !

Vous êtes la 4ème génération d’artisans verriers dans votre famille. Pourriez-vous nous parler de votre Atelier familial ?

Le métier du bombage de verre est reconnu et défini en tant que tel depuis l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert : https://fr.wikipedia.org/wiki/Encyclopédie_ou_Dictionnaire_raisonné_des_sciences,_des_arts_et_des_métiers.

C’est à peine quelques années plus tard que l’histoire de notre atelier familial commence. Après la guerre de 1870, mon arrière-grand-père a repris l’Atelier du 17 rue Pont au chou à Paris dans lequel il était chef d’atelier et contremaitre.

Vous pouvez toujours voir à cette adresse l’enseigne « Fabrique de verres bombés – seule maison pour les grandes pièces – Ets Claude Desserme ». Après la fermeture de l’Atelier parisien en 2003 par mon père, nous avons pris la décision avec ma mère de rouvrir l’Atelier à Rouen en 2005.

Comme il n’y a plus d’école qui forme au bombage de verre, je suis heureux de transmettre à mon fils de 18 ans les gestes et toute la connaissance acquise depuis 4 générations. Et ce d’autant qu’à ma connaissance, notre atelier familial spécialisé dans le bombage en verre, est le dernier, avec la plus grosse concentration de fours en France – 8 fours qui me permettent de travailler comme au 18ème siècle. Les autres Ateliers étant bien souvent des miroitiers ayant une l’activité de bombage de verre en parallèle.

Même si d’autres pays tels que les Etats-Unis, la Chine, l’Italie … ont des savoir-faire et des techniques de verrier exceptionnels, les savoir-faire français sont plus que jamais enviés par le reste du monde, notamment pour leurs spécificités architecturales. Mon confrère direct est un canadien, Warren Carhter ? John Nutter ?, qui est réputé pour ses œuvres verrières de grandes dimensions… ? Sur les 50 dernières années d’exercice et malgré toutes les crises que nous avons traversées, nous avons toujours travaillé. Aujourd’hui encore, mon carnet de commande est plein.

Même si vous êtes tenu à la confidentialité, quels sont les clients pour lesquels vous travaillez ?

J’ai la chance de travailler pour des secteurs d’activité très différents : le luxe, mais aussi pour des secteurs tels que la défense, l’aéronautique, l’aérospatial, l’aéronaval, les activités liées à la mobilité au sens large et la restauration du patrimoine.

Concernant le secteur du luxe, j’ai des commandes très variées (décoration d’intérieur, objet, patrimoine, luminaire au sens large du terme, mobilier, miroitier, …). Des vitrines du bâtiment classé de la Samaritaine aux lunettes de cadrans de pendules, je réalise des pièces pour des usages très différents.

Mes clients sont aussi bien des designers, des architectes d’intérieur que des musées (musée des beaux-arts de Lille avec plus de 250 m2 de verre, l’école-musée des beaux-arts de Strasbourg) ou des lieux tels que la Buvette Cachat à Evian.

J’ai également réalisé la plus grosse bouteille de champagne de 250 litres pour la célébration de l’invention du champagne par le moine Dom Perignon.

Parmi les nominés aux Talents 2026, j’ai eu déjà plaisir de travailler pour Lustrerie Mathieu, Eric Bonte et aussi avec Olivier Juteau qui reste un maitre pour moi si nous sommes dans des techniques différentes. C’est la raison pour laquelle je suis particulièrement heureux d’avoir réalisé avec Jean-Baptiste Sibertin-Blanc les Trophées des Talents 2026.

En parallèle, je réalise des créations personnelles, mobilier, luminaire, sculpture, mais aussi par exemple, un système solaire composé de planètes en miroir de sorcière.

Le Sommet du Luxe et de la Création sera consacré le 23 juin prochain à ce qui fait la valeur du luxe aujourd’hui et à cet invisible qui fait la différence. Pour vous qu’est ce qui fait la valeur du luxe aujourd’hui ?

Le luxe, c’est pour moi un bel objet fait par un artisan, un objet qui a une histoire et un sens, un objet qui dure et qui peut se transmettre. Entre une très belle montre, un très bel objet ultra manufacturé et un objet simple et brut, ce qui fait la différence, c’est l’artisan, l’homme qui détient un savoir-faire et l’homme qui a ultra-pensé la fabrication. Donc en résumé, le savoir-faire et la pensée de l’homme.

2026-06-19T13:28:42+02:00
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