Réseau Excellence EPV : la force du collectif par Edouard Dumas

Interview d’Edouard Dumas,
CEO, La Compagnie Dumas.

Président Réseau Excellence EPV Bourgogne Franche-Comté

Vous présidez le Réseau Excellence des EPV de Bourgogne Franche-Comté. Pouvez-vous nous rappeler la genèse du label EPV et ce qu’il apporte concrètement aux entreprises aujourd’hui ?

Edouard Dumas: Le label Entreprise du Patrimoine Vivant a été créé par l’État en 2005 pour reconnaître des entreprises qui portent des savoir-faire rares, souvent anciens, mais toujours vivants. Des savoir-faire industriels ou artisanaux, transmis, maîtrisés, et capables d’évoluer avec leur temps.

Être labellisé EPV, ce n’est pas regarder en arrière. C’est assumer une exigence : celle de la qualité, de la transmission, de l’ancrage dans un territoire, tout en restant pleinement engagé dans l’économie contemporaine.

Mais au-delà du label, il y a le Réseau Excellence. C’est là que les choses prennent toute leur dimension. Le réseau crée des liens, des passerelles, des espaces de travail collectif entre dirigeants. Il permet de sortir de l’isolement, de mieux se connaître par filière, par territoire, et d’avancer ensemble.

C’est précisément ce que nous avons voulu faire à Tonnerre, lors de la célébration des 20 ans du label, le 30 septembre dernier. Cet événement, que nous avons organisé à l’échelle régionale avec une ambition nationale, a permis de refaire alliance. De partager des constats très lucides sur le contexte économique actuel, mais surtout de construire des perspectives concrètes pour les années à venir, entre 2025 et 2030.

Les EPV sont confrontées aux mêmes tensions que le reste de l’économie, concurrence internationale, pression sur les prix, instabilité des marchés, mais elles disposent d’un atout majeur : leurs savoir-faire et leur capacité à coopérer.

Le réseau agit comme un niveau de coordination et d’intelligence collective, qui permet aux dirigeants de prendre du recul, d’identifier des complémentarités, et de bâtir des réponses communes là où, seuls, nous irions moins loin et serions moins robustes.

Dans le contexte économique actuel, comment parvenez-vous à renforcer la résilience de vos chaînes de valeur ? Les EPV sont-elles à l’avant-garde de nouveaux modèles économiques plus durables ?

Edouard Dumas: Beaucoup d’EPV fonctionnent aujourd’hui selon un équilibre simple : avancer sur deux jambes, pour ne pas avoir à dire « non » et pouvoir s’adapter à la diversité des demandes.

D’un côté, des savoir-faire manuels très pointus, parfois transmis depuis plusieurs générations, qui produisent des pièces à forte valeur ajoutée, avec une grande exigence de qualité. De l’autre, des outils industriels ou semi-industriels qui permettent de structurer, de fiabiliser et de rendre ces savoir-faire accessibles à un marché plus large.

Cette combinaison permet à la fois de préserver l’excellence, et de rester économiquement robuste. Elle apporte de l’agilité, de la flexibilité, et une meilleure capacité à absorber les fluctuations rapides des marchés.

Mais il y a un enjeu clé aujourd’hui : l’éducation du marché. Nous faisons face à une concurrence très agressive, et des stratégies marketing souvent déconnectées de la réalité des produits. À nous, EPV, de mieux expliquer ce qui nous différencie réellement.

Pour le BtoB, le Réseau Excellence joue un rôle central, notamment à travers des réseaux thématiques qui structurent les échanges entre prescripteurs, donneurs d’ordre et entreprises.

Pour le BtoC, l’enjeu est de renforcer la notoriété du label, encore trop peu connu du grand public, et de continuer à redonner de la valeur aux métiers manuels, en particulier auprès des jeunes générations.

Il est frappant de constater que, dans certains secteurs, nos entreprises et le label EPV sont parfois mieux reconnues à l’international qu’en France. C’est un paradoxe, mais aussi un levier : celui de raconter mieux ce que nous faisons, et pourquoi nous le faisons.

Les dirigeants des EPV ont pour objectif de renforcer la structure des filières. Pouvez-vous nous donner des exemples concrets de coopérations qui vont dans ce sens ?

Edouard Dumas: La structuration de filières est au cœur de notre action collective. Elle se traduit très concrètement par le développement de verticales métiers au sein du Réseau Excellence.

Je pense notamment au Réseau Excellence Contract, qui réunit des acteurs du bâti, de l’architecture intérieure, de la décoration, de l’ameublement et de l’hôtellerie. Nous développons également des verticales en gastronomie, ainsi qu’en mode et beauté.

À titre d’exemple, à La Compagnie Dumas, notre implication dans le Réseau Excellence Contract nous a permis de travailler en amont avec des architectes et prescripteurs que nous connaissions déjà par les valeurs, les méthodes et l’exigence. Cela change profondément la nature de la relation : on ne répond plus à des consultations “à l’aveugle”, on construit des projets ensemble.

Nous avons ainsi collaboré avec la maison A&G, architectes, et développé des partenariats avec d’autres maisons EPV, notamment dans le linge de maison. Ce sont de vraies coopérations, qui débouchent sur des opportunités économiques concrètes.

En Bourgogne Franche-Comté, un très bel exemple est aussi celui de Vuillet Vega et Thierry SA, deux lunetiers EPV qui ont combiné leurs savoir-faire pour co-développer des montures uniques. C’est exactement l’esprit que nous cherchons à encourager.

Et ce n’est qu’un début. Les feuilles de route que nous avons construites collectivement à Tonnerre ouvrent la voie à de nombreuses coopérations à venir, avec des co-bénéfices économiques, mais aussi territoriaux, sociaux et environnementaux. En effet, travailler avec des partenaires proches, c’est aussi réduire l’empreinte environnementale de ce que nous produisons ensemble.

Tonnerre, ville hôte de la célébration des 20 ans du label Entreprise du Patrimoine Vivant et siège de La Compagnie Dumas, s’engage dans une dynamique de relance des métiers d’art. Que signifie concrètement cette démarche ?

Edouard Dumas: Cela signifie d’abord une vraie vision territoriale. La ville de Tonnerre travaille à créer les conditions pour attirer des entreprises, mais surtout pour leur permettre de s’inscrire dans un écosystème vivant, propice aux coopérations et à la création de valeur durable.

Les thèmes que nous avons abordés lors de la célébration des 20 ans du label EPV, transmission, formation, attractivité, nouveaux modèles économiques, trouvent ici une résonance concrète. Nous sommes convaincus que c’est dans des territoires comme celui-ci que peut s’opérer une véritable régénération économique et sociale.

Oui, il y a la concurrence internationale, la Chine, les tensions commerciales. Mais c’est précisément dans les territoires que se jouent les réponses de long terme. Les vingt prochaines années seront, selon moi, des années de reconstruction et de renaissance, portées par des communautés locales, des savoir-faire et des projets ancrés.

À Tonnerre, la municipalité mène depuis plusieurs années une action volontariste autour des métiers d’art : accueil d’ateliers, soutien à l’installation d’artisans, travail sur l’éducation et la formation, notamment avec l’association De l’Or dans les Mains, dont le réseau EPV Bourgogne Franche-Comté est partenaire.

La ville a également été un soutien fort dans l’organisation des 20 ans du label EPV. Ce type d’alliance entre entreprises, collectivités et acteurs de la transmission est essentiel. Il permet de réconcilier nos besoins fondamentaux habiter, se nourrir, travailler, se cultiver, avec nos savoir-faire et nos territoires.

C’est là, à mon sens, que se joue l’avenir.

2026-03-16T11:07:06+01:00
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